Robert Dussey à l'ONU | Caric: S. Tani; Infog: 27avril.com
Robert Dussey à l’ONU | Caric: S. Tani; Infog: 27avril.com

De Lomé à New York, une initiative portée par le Togo au nom de l’Afrique obtient l’appui de 164 États à l’ONU. Derrière une simple carte se joue une bataille beaucoup plus profonde : celle de la représentation que l’Afrique se fait d’elle-même et qu’elle impose désormais au monde.

Avant même de connaître le Produit Interieur Brut des nations, leurs richesses, leurs us et coutumes, leurs populations ou leurs armées, l’enfant voit une carte. Il regarde les continents. Il compare leur taille. Il découvre inconsciemment un ordre du monde. J’ai découvert la France sur le globe Terrestre qui trônait toujours sur une table du salon de mon oncle, l’adjudant Raphaël Baguy-Bafél Takeli, dont mes plus beaux souvenirs se résument à ceci : Quand cela lui plaisait, mon oncle m’invitait à prendre le petit déjeuner dans son salon de Lomé ou de Tchébébé. Il disait: « Joe, viens on va casser la croute ». Ce qui, en jargon militaire ou familier, signifie « viens on va prendre un repas simple ou rapide. » L’oncle profitait pour me raconter ses exploits dans l’armée française. Le doigt sur une vieille carte de France ou sur le globe, oncle Raphaël me racontait, années après années, les mêmes histoires de son séjour en Basses-Pyrénées. Une image, une carte et un symbole, forgent l’imaginaire des jeunes. Ici, le débat dépasse la cartographie. Depuis l’enfance, nous apprenons le monde par des images.

Le Togo brille à l’ONU mais S’assombrit à l’intérieur

Il y a des victoires qui devraient provoquer des applaudissements unanimes. Celle remportée par la diplomatie togolaise à l’Assemblée générale des Nations Unies, le 4 septembre 2026, en fait incontestablement partie.

Et pourtant, au Togo, on ne sait presque plus s’il faut applaudir ou serrer la mine. On ne sait plus s’il faut rire ou pleurer.

Car le paradoxe est saisissant.

À New York, le Togo porte la voix de l’Afrique et contribue à convaincre 164 États de soutenir une résolution visant à restituer au continent africain une représentation cartographique plus fidèle à sa véritable superficie.

À Lomé, pendant ce temps, le pouvoir de Faure Gnassingbé reste profondément contesté sur les questions de démocratie, de libertés publiques, de droits humains et d’alternance politique.

À l’extérieur, la diplomatie togolaise brille. À l’intérieur, le régime est accusé par ses détracteurs d’étouffer les libertés de sa propre population.

Voilà toute la contradiction togolaise.

Comment ne pas éprouver une certaine fierté lorsqu’une initiative partie de Lomé devient une cause africaine, puis obtient une majorité écrasante devant l’Assemblée générale des Nations Unies ?

Mais comment demander simultanément aux Togolais d’oublier leurs propres frustrations politiques, sociales et démocratiques sous prétexte que leur pays vient d’obtenir une victoire diplomatique ?

Il faut être capable de tenir ces deux vérités ensemble.

Oui, le Togo mérite d’être félicité pour cette initiative.

Et non, cette réussite internationale ne saurait servir de paravent aux problèmes politiques qui persistent à l’intérieur du pays.

Il y aurait même quelque chose de profondément contradictoire à réclamer devant le monde une forme de justice dans la représentation de l’Afrique, tout en refusant aux citoyens togolais les transformations politiques et institutionnelles qu’ils réclament chez eux.

Car si l’on demande au monde de changer son regard sur l’Afrique, il faut également avoir le courage de changer certaines réalités à l’intérieur de l’Afrique.

Après avoir Corrigé la Carte, Il Faudra Corriger les Manuels

Et surtout, cette victoire diplomatique crée désormais une obligation.

Le Togo ne peut pas défendre à New York une nouvelle manière d’enseigner la géographie du monde et continuer, dans ses propres écoles, comme si rien ne s’était passé.

Pour joindre l’acte à la parole, une réforme en profondeur de l’Éducation nationale devrait maintenant suivre.

Les cartes murales, les atlas, les manuels scolaires et les supports pédagogiques devront progressivement intégrer des représentations cartographiques plus fidèles aux superficies réelles.

Mais pourquoi s’arrêter à la géographie ?

Cette initiative devrait être l’occasion d’ouvrir une réflexion beaucoup plus ambitieuse sur ce que l’école togolaise enseigne aux enfants togolais sur eux-mêmes, leur pays, l’Afrique et l’histoire du continent.

Décoloniser une carte sans interroger les programmes qui l’accompagnent serait une réforme inachevée.

L’histoire africaine, les civilisations précoloniales, les sciences et savoirs africains, les grandes figures intellectuelles et politiques du continent, l’histoire du Togo, les langues nationales, l’éducation civique, la pensée critique et la connaissance des institutions devraient trouver une place beaucoup plus forte dans la formation des nouvelles générations.

Car une carte Equal Earth accrochée au mur d’une salle de classe ne suffira pas à décoloniser les esprits si le contenu enseigné sous cette carte reste prisonnier des mêmes vieux réflexes.

Voilà pourquoi le 4 septembre 2026 devrait être considéré non comme l’aboutissement d’une bataille, mais comme son commencement.

Le gouvernement togolais vient de dire au monde :

« Regardez l’Afrique autrement. »

Très bien.

Il lui appartient maintenant de permettre aux enfants togolais d’apprendre l’Afrique autrement.

Et au-delà de l’école, une question plus dérangeante demeure.

Si le Togo revendique à juste titre, devant les Nations Unies, la dignité de l’Afrique et le droit du continent à être représenté dans ses véritables dimensions, alors cette même exigence de dignité devrait aussi s’appliquer au citoyen togolais.

On ne peut pas réclamer au monde de respecter la juste dimension de l’Afrique et considérer comme secondaire la juste place du citoyen dans son propre pays.

C’est précisément ce paradoxe qui rend cette victoire togolaise aussi belle qu’inconfortable.

Alors, faut-il applaudir ?

Oui.

Faut-il pour autant oublier ?

Non.

Faut-il rire de cette contradiction ou en pleurer ?

Peut-être faut-il surtout en tirer une leçon : le rayonnement international d’un État atteint sa véritable grandeur lorsque les principes qu’il défend à l’extérieur trouvent leur traduction dans la manière dont il gouverne à l’intérieur.

C’est avec cette contradiction à l’esprit qu’il faut mesurer toute la portée de la victoire diplomatique togolaise du 4 septembre 2026.

Pendant des siècles, on a rapetissé l’Afrique sur les cartes. Le Togo vient de contribuer à réparer cette représentation devant le monde.

Il reste désormais à faire en sorte que, chez lui, le citoyen togolais ne soit jamais, lui non plus, rapetissé dans ses droits, sa liberté et sa dignité.

Pendant des siècles, on a rapetissé l’Afrique. Pas dans sa géographie réelle. Pas dans ses trente millions de kilomètres carrés. Pas dans ses montagnes, ses fleuves, ses forêts, ses déserts ou l’immensité de ses territoires. On l’a rapetissée dans les esprits.

Sur les murs de nos écoles, dans nos atlas, dans les administrations, les médias et jusque dans notre imaginaire collectif, des générations d’Africains ont appris à regarder le monde à travers des cartes qui donnaient à leur continent une dimension visuelle très inférieure à son poids géographique réel.

La projection cartographique « Equal Earth » représente les continents et les pays à leur taille réelle les uns par rapport aux autres | Photo : Wikimedia Commons / Tom Patterson
La projection cartographique « Equal Earth » représente les continents et les pays à leur taille réelle les uns par rapport aux autres | Photo : Wikimedia Commons / Tom Patterson

Le 4 septembre 2026, à l’Assemblée générale des Nations Unies, quelque chose de symboliquement considérable s’est produit. Une résolution portée par le Togo au nom du Groupe africain, dans le prolongement de l’initiative « Correct The Map », a été adoptée par 164 États. Six se sont abstenus. Un seul a voté contre : les États-Unis.

Pour une fois, l’Afrique n’a pas demandé au monde de parler à sa place. Elle lui a demandé de la regarder telle qu’elle est.

Une Afrique immense que la carte rendait petite. Regardez une carte traditionnelle utilisant la projection de Mercator.

Puis regardez l’Afrique. Regardez ensuite le Groenland. L’impression visuelle peut être stupéfiante : les deux territoires semblent parfois presque comparables. Ils ne le sont absolument pas. L’Afrique est environ quatorze fois plus vaste que le Groenland. Voilà toute la puissance d’une représentation. Une carte peut être mathématiquement utile pour un objectif particulier et néanmoins produire une perception profondément trompeuse lorsqu’elle est utilisée pour en poursuivre un autre.

La projection de Mercator, conçue au seizième siècle, avait notamment une fonction remarquable pour la navigation. Elle conserve les angles et facilite la représentation des routes à cap constant. Mais elle possède une conséquence bien connue : plus on s’éloigne de l’équateur, plus les superficies apparaissent agrandies. Or l’Afrique traverse l’équateur. Elle est donc visuellement désavantagée par rapport aux territoires situés aux hautes latitudes.

Cela signifie-t-il que Mercator était une gigantesque falsification coloniale conçue spécialement pour diminuer l’Afrique ? On ne saurait l’affirmer avec certitude. Ce serait peut-être historiquement et scientifiquement excessif. Mais cela n’empêche nullement de poser une autre question : Pourquoi continuer à utiliser comme image générale du monde une projection qui déforme à ce point la taille relative des continents lorsqu’il existe aujourd’hui des alternatives mieux adaptées ?

Et pendant des générations, l’Africain a souvent contemplé un continent visuellement réduit face à une Europe, une Amérique du Nord, un Groenland ou une Russie considérablement amplifiés par les propriétés de certaines projections.

Voilà pourquoi la bataille actuelle n’est pas seulement celle des géographes.

C’est aussi une bataille de l’imaginaire.

Décoloniser ne signifie pas seulement déboulonner des statues

Nous parlons beaucoup de décolonisation.

Nous parlons des statues.

Des noms de rues.

Des monnaies.

Des archives.

Des œuvres d’art africaines conservées dans les musées occidentaux.

Des programmes scolaires hérités de la colonisation.

Mais la domination historique a également laissé derrière elle des représentations du monde.

Décoloniser les esprits ne consiste donc pas à effacer l’histoire ni à rejeter systématiquement tout ce qui vient d’Europe.

Cela consiste aussi à avoir suffisamment confiance en nous-mêmes pour examiner les outils intellectuels hérités du passé et demander :

Sont-ils toujours les plus appropriés ?

Et lorsqu’ils ne le sont plus, pourquoi aurions-nous peur de les remplacer ?

Le Togo a porté le crayon de l’Afrique

C’est ici qu’il faut rendre au Togo ce qui appartient au Togo.

On peut critiquer sévèrement la gouvernance togolaise.

On peut dénoncer les atteintes aux libertés publiques.

On peut contester les choix institutionnels du pouvoir.

On peut exiger davantage de démocratie, de justice et de responsabilité politique.

Mais le panafricanisme perd toute crédibilité lorsqu’il devient incapable de reconnaître une réussite simplement parce qu’elle provient d’un gouvernement que l’on combat sur d’autres terrains.

Sur cette question précise, le Togo a joué un rôle diplomatique qu’il faut reconnaître.

La question a notamment été portée lors du neuvième Congrès panafricain de Lomé en décembre 2025.

L’Union africaine s’en est ensuite saisie.

Puis le Togo a reçu la mission de défendre le dossier devant les Nations Unies.

La diplomatie togolaise, conduite par Robert Dussey, a porté le texte au nom du Groupe africain.

Et le résultat est là :

164 voix.

Ce n’est pas un communiqué.

Ce n’est pas un slogan.

Ce n’est pas une conférence panafricaine où des Africains parlent uniquement à d’autres Africains.

C’est un vote de l’Assemblée générale des Nations Unies.

De Lomé à Addis-Abeba, d’Addis-Abeba à New York

Voilà aussi ce que devrait être le panafricanisme du vingt-et-unième siècle.

Pas uniquement des discours.

Pas uniquement des dénonciations.

Pas seulement la répétition éternelle des blessures du passé.

Des idées africaines transformées en politiques africaines, puis défendues dans les institutions mondiales.

Lomé lance le débat.

L’Union africaine s’en empare.

Le Groupe africain se mobilise.

New York vote.

C’est cette chaîne qu’il faut retenir.

Car pendant trop longtemps, l’Afrique s’est présentée divisée dans les grandes institutions internationales.

Cinquante-quatre États possèdent pourtant cinquante-quatre voix potentielles.

Lorsqu’elles s’additionnent à celles de l’Amérique latine, des Caraïbes, de l’Asie et d’autres partenaires, elles peuvent construire des majorités considérables.

Le vote du 4 septembre en apporte une démonstration éclatante.

Un seul vote contre : celui des États-Unis

Il restera également une image politique forte de cette journée.

164 pour.

Six abstentions.

Un contre.

Et ce vote négatif est celui des États-Unis.

Il serait facile d’en faire une caricature : l’Afrique contre l’Amérique, le Sud contre l’Occident.

La réalité est plus intéressante.

De nombreux pays occidentaux ont soutenu la résolution.

Le vote démontre donc précisément que la question a réussi à dépasser une opposition simpliste entre l’Afrique et l’Occident.

Washington a considéré que le projet comportait une dimension idéologique excessive et que l’ONU avait des priorités plus urgentes.

Mais l’argument peut être retourné.

Toutes les transformations symboliques ne coûtent pas des milliards.

Parfois, reconnaître qu’une représentation du monde peut être améliorée ne nécessite ni guerre, ni sanctions, ni gigantesque programme international.

Cela nécessite simplement de changer de regard.

Attention cependant : aucune carte plane n’est parfaite

Le panafricanisme ne doit jamais avoir peur de la science.

Il faut donc le dire clairement.

Il n’existe aucune carte plane parfaitement fidèle à la Terre.

Transformer une sphère en rectangle impose nécessairement des distorsions.

Certaines projections préservent mieux les angles.

D’autres les distances.

D’autres encore les superficies.

L’intérêt d’une projection à superficies égales comme Equal Earth est précisément de donner une représentation beaucoup plus fidèle des tailles relatives des territoires.

Elle déforme autre chose.

Mais lorsqu’on veut montrer combien les continents sont réellement grands les uns par rapport aux autres, elle répond mieux à cette fonction.

Le débat sérieux n’est donc pas :

« Mercator ment, Equal Earth dit toute la vérité. »

Le véritable débat est :

« Quelle carte devons-nous utiliser pour quel objectif ? »

Et pour enseigner la superficie relative des continents, continuer à présenter systématiquement une Afrique fortement diminuée n’a plus beaucoup de sens.

L’Afrique n’a pas grandi le 4 septembre

C’est peut-être là toute l’ironie de cette histoire.

L’Afrique n’a gagné aucun kilomètre carré.

Elle n’a annexé aucun territoire.

Ses frontières n’ont pas bougé d’un centimètre.

Le Sahara était déjà immense.

Le bassin du Congo était déjà gigantesque.

Le Nil coulait déjà sur des milliers de kilomètres.

L’Afrique était déjà capable de contenir les États-Unis, la Chine, l’Inde et une grande partie de l’Europe dans son territoire.

Nous avions simplement appris à la regarder autrement.

Et c’est précisément pour cela que cette bataille cartographique possède une telle force symbolique.

Après la carte, il faut reconquérir le reste

Mais il serait tragique que cette victoire reste uniquement esthétique.

Car une Afrique correctement dessinée sur une carte demeure une Afrique vulnérable si elle ne maîtrise pas davantage ses ressources, ses connaissances, ses technologies, ses institutions et son destin économique.

Redonner à l’Afrique sa véritable taille sur la carte est une étape symbolique. Lui redonner sa véritable place dans le monde est le véritable chantier.

La souveraineté cartographique doit accompagner la souveraineté intellectuelle.

La souveraineté intellectuelle doit conduire à la souveraineté scientifique.

La souveraineté scientifique doit soutenir la souveraineté technologique.

Et toutes doivent contribuer à une souveraineté politique et économique réelle.

Sinon, nous aurons agrandi l’Afrique sur nos murs sans l’avoir suffisamment renforcée dans le monde.

Cette fois, le Togo mérite les applaudissements

Nous sommes nombreux à avoir écrit des textes extrêmement critiques sur la gouvernance togolaise.

Nous continuerons à le faire lorsque les faits l’exigeront.

Mais l’indépendance intellectuelle impose également de savoir applaudir lorsqu’une initiative mérite de l’être.

Et celle-ci le mérite.

Parce qu’elle dépasse le Togo.

Parce qu’elle concerne l’Afrique.

Parce qu’elle touche à la manière dont plus d’un milliard d’Africains se représentent leur propre continent.

Parce qu’elle rappelle qu’un petit pays peut porter une grande idée.

Le Togo ne possède ni la population du Nigeria, ni la puissance économique de l’Afrique du Sud, ni le poids démographique de l’Éthiopie ou de l’Égypte.

Mais sur ce dossier, Lomé a démontré qu’en diplomatie internationale, la taille d’un pays n’est pas nécessairement celle de son influence.

Pendant des siècles, les cartes ont donné au monde une Afrique plus petite qu’elle ne l’est.

Le 4 septembre 2026, à New York, 164 nations ont accepté le principe qu’il était temps de mieux la représenter.

Le Togo a contribué à porter cette bataille.

Il faut lui en reconnaître le mérite.

Mais surtout, il faut maintenant regarder cette nouvelle Afrique.

Pas seulement l’Afrique redimensionnée sur la carte.

L’Afrique redimensionnée dans nos esprits.

Car la véritable décolonisation commence peut-être précisément là :

le jour où l’Afrique cesse de se regarder avec les yeux que d’autres lui ont légués et commence à se voir dans toute sa dimension.

Joseph Takeli,
Bismarck,
7 Septembre 2026