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Il s’agit tout simplement d’un acte de trop qui acte la mise à nu du système prétorien par ses propres vétérans. L’histoire politique du Togo s’écrit, depuis plus d’un demi-siècle, à l’encre de la violence d’État, de la confiscation des libertés et d’une soumission aveugle des institutions à un seul clan. Cependant, certaines scènes, par leur indécence et leur portée symbolique, agissent comme des révélateurs chirurgicaux de la nature profonde de ce régime hideux. La récente sortie publique d’un groupement de militaires soi-disant à la retraite, venus proclamer leur allégeance servile à Faure Gnassingbé à l’occasion de son anniversaire, appartient à cette catégorie d’événements.

En qualifiant le « chef de l’exécutif », seul détenteur de tous les pouvoirs, de leur « champion », en jurant de combattre « jusqu’à la dernière goutte de sang » et en lançant un terrifiant « vos ennemis sont nos ennemis », ces pseudos vétérans – au sein desquels se mêlent, selon de nombreux observateurs, des figures associées aux heures les plus sombres de la répression et des miliciens d’appareil – ont précisément déchiré le voile de la neutralité républicaine.

Cette scène n’était pas une simple manifestation de déférence protocolaire ; elle a exposé, de manière brute, le pacte d’acier qui lie la dynastie Gnassingbé à l’appareil militaire. Elle rappelle que le Togo n’est pas une démocratie en développement, ni même une simple autocratie civile, mais bien une dictature militaire à façade civile, où le territoire national et ses richesses sont traités comme un butin de guerre partagé entre les tenants du pouvoir et leurs gardiens en uniforme.

Rappel du péché originel de 2005 : le coup d’État militaire et la dévolution dynastique

Pour comprendre la sortie de ces militaires en retraite, il faut impérativement revisiter les dynamiques fondatrices du pouvoir de Faure Gnassingbé. Le 05 février 2005, à la mort de son Père, le général Gnassingbé Eyadéma après trente-huit ans d’un règne sans partage, le Togo a basculé dans le vaudeville constitutionnel et la tragédie politique, avec la complicité de la communauté internationale. En témoigne les propos de Jacques Chirac faisant part de sa « profonde tristesse », saluant la mémoire du défunt en déclarant : « Avec lui disparaît un ami de la France qui était pour moi un ami personnel ». En l’espace de quelques heures, les Forces Armées Togolaises (FAT) ont orchestré un coup d’État direct et flagrant.

Le peuple togolais garde en mémoire la sinistre image de ce groupe de hauts gradés de l’armée, figés devant les caméras de la télévision nationale (TVT), annonçant qu’afin d’éviter un « vide institutionnel », ils avaient décidé de « confier » le pouvoir à Faure Gnassingbé, l’un des fils du défunt dictateur. Cet acte constituait une violation flagrante et absolue des dispositions de la Constitution de la IVe République, qui prévoyait explicitement que l’intérim soit assuré par le président de l’Assemblée nationale en vue de l’organisation d’élections dans un délai de soixante jours.

Pour légitimer ce coup de force, l’Assemblée nationale, encerclée et soumise, fut contrainte de destituer son propre président en exil, de modifier la Constitution en une nuit pour permettre à Faure Gnassingbé d’achever le mandat de son père, avant que la pression internationale et populaire ne force le régime à reculer pour organiser un scrutin de façade. Ce jour-là, l’armée a réaffirmé son rôle de matrice et de propriétaire du pouvoir politique au Togo, consacrant le passage d’une dictature personnelle à une dictature dynastique.

Cette confiscation violente s’est structurée à travers un enchaînement implacable d’événements. Tout a commencé par le coup d’État militaire de février 2005, au cours duquel l’armée a brutalement imposé Faure Gnassingbé à la tête de l’État. Ce coup de force initial s’est ensuite consolidé dans le sang lors de la présidentielle d’avril 2005, caractérisée par des vols d’urnes généralisés et des massacres à grande échelle de citoyens civils. C’est sur les cendres de ces violences que s’est définitivement scellé le pacte prétorien de continuité, un accord tacite garantissant d’immenses avantages financiers et une impunité totale aux hauts gradés en échange d’une protection absolue du fauteuil présidentiel.

Le traumatisme de 2005 et l’armée des urnes sous les aisselles

La validation de cette dévolution dynastique s’est jouée dans le sang lors de la présidentielle d’avril 2005. Ce scrutin est resté dans l’histoire électorale la plus sombre de l’Afrique comme l’un des plus violents et des plus frauduleux, documenté notamment par la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH) et un rapport de l’ONU évoquant plusieurs centaines de morts (entre 400 et 500 selon les Nations Unies, plus de 800 selon les organisations locales), et plus de 3000 confiera plus tard l’un des acteurs ayant conduit les enquêtes sur ces assassinats.

Au-delà des massacres à balles réelles dans les quartiers contestataires de Lomé et de l’intérieur du pays (comme à Aného ou Atakpamé), une scène dantesque est restée gravée dans la conscience collective : l’assaut des bureaux de vote par l’armée régulière. Dans plusieurs fiefs traditionnels de l’opposition, des commandos de militaires armés ont envahi les centres de vote, dispersé les électeurs terrorisés par des tirs et des grenades lacrymogènes, brutalisé les délégués de l’opposition et les opérateurs techniques, avant de s’enfuir en courant, emportant littéralement les urnes pleines de bulletins de vote sous leurs aisselles pour les acheminer vers des lieux de centralisation secrets tenus par le pouvoir.

Cette traque physique du suffrage universel par ceux-là mêmes qui devaient le sécuriser a démontré que pour le clan Gnassingbé, le vote populaire n’est qu’une formalité cosmétique. Si les urnes refusent de donner le résultat attendu, l’armée intervient pour les confisquer, abolissant par la force brute l’expression de la souveraineté populaire.

Les mécanismes de la mainmise : Comment l’armée maintient le clan Gnassingbé au pouvoir

Depuis cette transition sanglante, les forces armées, dans toutes leurs composantes – de l’armée de terre aux forces de gendarmerie et de police, en passant par les services de renseignement (ANR hier, SCRIC de nos jours) et les unités d’élite comme le Régiment des Commando de la Garde Présidentielle (RCGP) – agissent comme les piliers exclusifs de la survie du régime. Leur contribution à la conservation du pouvoir s’organise autour de trois axes majeurs :

– Le quadrillage territorial et psychologique. Le Togo vit sous un régime de peur diffuse. Toute velléité de contestation, toute manifestation pacifique de l’opposition ou de la société civile est immédiatement étouffée par un déploiement disproportionné de forces militaro-policières qui coopèrent avec les miliciens. Les villes clés et les quartiers frondeurs sont régulièrement soumis à des bouclages, des check-points permanents et des patrouilles intimidantes, transformant l’espace public en une zone sous occupation intérieure.

– La terreur électorale systémique. À chaque cycle électoral, le scénario se répète. Les forces de défense et de sécurité, sous couvert de la Force Sécurité Élection (FOSE), infiltrent et contrôlent le processus. En amont, elles intimident les candidats ; pendant le scrutin, elles sécurisent les fraudes ; en aval, elles encerclent les domiciles des leaders de l’opposition (comme ce fut le cas pour l’opposant Agbéyomé Kodjo en 2020) plusieurs fois pour l’opposant Jean-Pierre Fabre, bloquent l’accès aux centres de compilation, confisquent ou saccagent les dispositifs de compilation de l’opposition pour empêcher la proclamation des résultats réels issus des urnes.

– La répression et les assassinats ciblés. L’armée togolaise a développé une doctrine de répression létale face aux mouvements populaires. Qu’il s’agisse des grandes manifestations de 2017 et 2018 portées par le PNP (Parti National Panafricain), ou des révoltes syndicales et estudiantines, la réponse de l’État a toujours été l’usage de balles réelles, les arrestations arbitraires massives et les passages à tabac systématiques.

Le pacte de corruption et les dérives anti-républicaines de Faure Gnassingbé

Pour s’assurer de la loyauté indéfectible de cet instrument de coercition, Faure Gnassingbé a perfectionné un système de distribution de prébendes et de privilèges qui pervertit l’essence même d’une armée nationale. Le pouvoir togolais traite le budget de l’État et les ressources naturelles (phosphates, clinker, filières d’import-export via le Port Autonome de Lomé) comme une caisse noire destinée à entretenir la haute hiérarchie militaire.

Le maintien de ce système repose en effet sur des pratiques ouvertement anti-républicaines et un pacte de corruption savamment entretenu au sommet de l’État. Ce pacte se manifeste d’abord par une hyper-ethnicisation des postes de commandement stratégiques au sein des forces armées. De plus, le régime procède à l’octroi discrétionnaire de monopoles économiques juteux, notamment dans le commerce, le BTP et la gestion portuaire, au profit de la haute hiérarchie en uniforme. Le tout est cimenté par une impunité totale accordée face aux détournements de deniers publics, appuyée par des budgets de défense totalement opaques qui échappent sciemment à tout contrôle parlementaire.

Ces dérives, à travers lesquelles Faure Gnassingbé garantit la continuité de ce soutien, s’articulent ainsi autour de trois réalités incontestables :

– L’hyper-ethnicisation des commandements. Le recrutement et l’avancement au sein des postes clés des FAT restent profondément biaisés, favorisant de manière disproportionnée la région d’origine du clan présidentiel. Cette militarisation clanique transforme l’armée en une garde prétorienne qui défend sa propre survie économique et sociale en défendant le fauteuil présidentiel.

– L’impunité et l’ingérence économique. Les hauts gradés se sont vu attribuer des pans entiers de l’économie nationale, à travers des entreprises fictives et furtives : marchés publics de routes sans appel d’offres, gestion de réseaux de contrebande, spéculation foncière par l’expropriation brutale de civils, et contrôle direct de commerces légitimes. En échange de leur soutien politique, ces officiers bénéficient d’une immunité totale face à la justice. Les « enquêtes » en cas de dénonciation des scandales de détournements massifs de deniers publics se chiffrant en dizaines de milliards de francs CFA (notamment dans les secteurs de la santé, des infrastructures routières ou des budgets de la défense), n’aboutissent jamais à des poursuites dès lors qu’ils impliquent des barons du régime ou des militaires de haut rang.

– L’institutionnalisation de la torture et de la violence. Les rapports successifs d’organisations internationales (Amnesty International, les institutions onusiennes) ont documenté de manière structurelle l’usage de la torture dans les centres de détention militaires et de renseignement. L’assassinat resté impuni de figures militaires internes – à l’instar du Colonel Madjoulba Bitala, retrouvé assassiné dans son bureau au lendemain de la prestation de serment de Faure Gnassingbé en 2020 – démontre que la violence de ce système n’épargne personne, maintenant la troupe sous un régime de terreur interne et de purges silencieuses.

Anatomie d’une forfaiture : la sortie des « anciens militaires » et le recyclage des milices

C’est à la lumière de cette corruption structurelle qu’il faut analyser et dénoncer avec la plus grande fermeté la récente mise en scène des soi-disant anciens militaires. Cette sortie est une insulte à la mémoire des milliers de victimes de la dictature des Gnassingbé.

Derrière le paravent de « retraités de l’armée » se cache une réalité bien plus sinistre. Cet effectif est notoirement truffé de miliciens, d’anciens agents des services de répression clandestine et d’individus associés aux basses œuvres du régime. En venant proclamer publiquement que les ennemis de Faure Gnassingbé sont les leurs, ils envoient un message clair d’intimidation à l’ensemble du peuple togolais : la violence d’État ne prend jamais de retraite.

Cette pratique est profondément dangereuse. Elle acte les rumeurs sur l’existence d’une force paramilitaire de réserve, prête à être activée pour prêter main-forte aux unités régulières lors des périodes de contestation ou de transition politique. En tolérant et en encourageant ce type de groupement partisan au sein d’anciens membres des forces de sécurité, Faure Gnassingbé et son RPT-UNIR piétinent les fondements mêmes de la République et prépare les conditions d’une guerre civile larvée contre toute alternative démocratique. Et cette sortie, dans un contexte où les forces vives se regroupent pour dénoncer et combattre cette histoire de 5ème République n’est pas à négliger.

Appel à l’opinion internationale et faillite des institutions régionales (CEDEAO, UA)

Face à cette situation de prise d’otage d’un État souverain par une oligarchie militaro-civile, le silence et la passivité des institutions internationales deviennent complices. Le Togo est aujourd’hui une anomalie politique en Afrique de l’Ouest : le seul pays de la sous-région à n’avoir jamais connu d’alternance démocratique depuis les indépendances, verrouillé par la même famille depuis 1967.

A travers cette tribune, nous attirons solennellement l’attention de l’opinion publique internationale, et en particulier de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de l’Union Africaine (UA). Pendant des décennies, la CEDEAO a fait preuve d’une coupable indulgence envers le clan Gnassingbé, fermant les yeux sur les tripatouillages constitutionnels (y compris le récent passage à une Constitution de façade parlementaire votée en catimini pour garantir le pouvoir à vie à Faure Gnassingbé) et validant des scrutins frauduleux teintés de sang.

L’Union Africaine et les partenaires internationaux ne peuvent continuer à traiter le cas togolais ou la curiosité togolaise avec une diplomatie de l’autruche sous prétexte que le régime offre une illusion de stabilité ou joue les médiateurs de circonstance dans les crises du Sahel. La prétendue « stabilité » du Togo est celle d’un cimetière politique, maintenue par la baïonnette et l’étouffement des aspirations populaires. Si ces institutions régionales continuent d’ignorer la nature militaire et dictatoriale du pouvoir à Lomé, elles perdront définitivement le peu de crédibilité qui leur reste auprès des peuples africains, qui constatent chaque jour deux poids, deux mesures entre les coups d’État militaires brutaux au Sahel et le coup d’État permanent, constitutionnel, institutionnel, électoral et dynastique, au Togo.

Le sursaut républicain et l’appel au peuple togolais

L’avenir du Togo ne peut pas, et ne doit pas, être le monopole d’un clan et d’une hiérarchie militaire corrompue. La situation actuelle hypothèque dangereusement l’avenir de la nation et condamne les générations futures à l’exil économique, à la soumission politique ou à la misère sociale. Un pays où les budgets de la santé et de l’éducation sont sacrifiés sur l’autel de l’entretien d’une garde prétorienne est un pays en état de mort cérébrale démocratique.

Il est temps pour une prise de conscience globale et une responsabilité historique.

– Aux soldats et officiers républicains, s’il y en a dans les rangs : Ceux qui, au sein des Forces Armées Togolaises, croient encore à la patrie, à l’honneur et au serment de protéger le peuple et non un clan, doivent se désolidariser de ces dérives. L’armée doit cesser d’être le bras armé d’une famille pour redevenir l’émanation de la nation tout entière. Le rôle d’un soldat digne de ce nom n’est pas de voler des urnes ou de tirer sur ses frères et sœurs civils pour préserver les privilèges d’une minorité prédatrice.

– Au peuple togolais, à l’intérieur comme dans la diaspora : L’heure est au sursaut national. L’intimidation ne doit plus être le moteur de notre destin collectif. L’histoire montre qu’aucune force de répression, aussi armée soit-elle, ne peut indéfiniment résister à la volonté unie et déterminée d’un peuple conscient de ses droits et résolu à reconquérir sa liberté.

Nous devons rejeter massivement cette dictature militaire à façade civile, démasquer les impostures des « anciens militaires » miliciens, et exiger la restauration de la souveraineté populaire. Le Togo n’est pas un butin de guerre. C’est la « Terre de Nos Aïeux » ; C’est notre patrimoine commun et il est de notre devoir sacré de le libérer des mains de ses ravisseurs pour les générations à venir.

Rodrigue Ahégo,
La Voix des Sans Voix