
Le Togo est l’un des pays qui contribuent le moins au réchauffement de la planète, mais il subit déjà de plein fouet les effets des changements climatiques : sécheresses, inondations, avancée de la mer, insécurité alimentaire. Pourtant, alors que des financements internationaux existent pour soutenir les pays vulnérables, la gouvernance climatique togolaise reste marquée par l’opacité, l’improvisation et la capture politique. Il est temps d’ouvrir le débat.
Le Togo, victime typique de l’injustice climatique
Le Togo émet très peu de gaz à effet de serre comparé aux grands pollueurs historiques, mais il se trouve en première ligne sur plusieurs fronts : baisse de la pluviométrie dans certaines zones, menaces sur la production agricole, montée des eaux dans le littoral, et multiplication de phénomènes extrêmes qui touchent d’abord les plus pauvres, les femmes rurales et les jeunes sans emploi.
Cette situation est au cœur de ce qu’on appelle la justice climatique: ceux qui ont le moins provoqué la crise sont ceux qui paient le prix le plus élevé. Pour un pays comme le Togo, la justice climatique devrait se traduire par deux choses concrètes :
– des financements massifs et transparents pour l’adaptation pour profiter aux populations,
– une gouvernance qui place les communautés au centre des décisions. Ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui.
Des engagements sur le papier, mais une mise en œuvre opaque
Sur le papier, le Togo a rehaussé ses ambitions dans ses Contributions déterminées au niveau national (CDN) et parle de réduction des émissions, de protection des forêts, de promotion des énergies renouvelables et de résilience des communautés. Les discours officiels évoquent « vision 2030 », « feuille de route gouvernementale » et « économie verte ».
Mais derrière ce langage très diplomatique, plusieurs problèmes se posent :
– Les documents sont rarement débattus au Parlement, encore moins traduits en lois contraignantes et en mécanismes de reddition de comptes.
– Les données sur les montants réellement mobilisés et dépensés au nom du climat restent difficiles d’accès : peu de rapports publics, pas de portail ouvert des financements climat, aucune transparence sur les bénéficiaires finaux des projets.
– Les communautés affectées par la déforestation, les inondations ou l’érosion côtière sont souvent consultées tardivement, parfois uniquement pour légitimer des décisions déjà prises.
Autrement dit, l’État parle le langage de la justice climatique à l’international, mais pratique peu la justice à l’intérieur de ses frontières.
Climat, forêts et carbone : une gouvernance à hauts risques
Un exemple emblématique concerne la gestion des forêts et des projets carbone. La déforestation, les feux de brousse, la pression sur le bois-énergie et les terres agricoles sont bien connus. De nouveaux projets REDD+ et carbone forestier se développent, parfois avec des partenaires privés ou des organismes internationaux.
L’idée est bonne en théorie : protéger les forêts, rémunérer les communautés, attirer des financements carbone. Mais sans règles claires, ces projets peuvent devenir :
– un nouveau terrain de spéculation et de « deals » opaques sur le foncier et les droits d’usage ;
– un instrument de communication pour le pouvoir sans transformation réelle sur le terrain ;
– un secteur où les populations ne voient que des restrictions (interdiction de couper ou de cultiver), mais presque jamais les bénéfices.
La justice climatique exige l’inverse : des contrats transparents, des mécanismes de partage des revenus connus de tous, et un respect strict du consentement libre, préalable et éclairé des communautés. Aujourd’hui, ces principes sont encore loin d’être la norme dans notre cher pays.
Énergie, déchets, littoral : le coût de la mal-gouvernance
Sur l’énergie, les déchets et la protection du littoral, les mêmes logiques de mal-gouvernance se répètent.
– Dans le secteur de l’énergie, les annonces sur le solaire et les mini-réseaux se multiplient, mais les coupures d’électricité restent fréquentes, la dépendance à des sources coûteuses persiste, et peu de citoyens peuvent vérifier où vont réellement les investissements annoncés au nom de la transition énergétique. Opacité – exclusion.
– Sur les déchets, les promesses de modernisation ne se traduisent pas par une économie circulaire réelle, ni par des politiques de responsabilité élargie du producteur (EPR) correctement appliquées. Résultat : les quartiers populaires sont ceux qui vivent dans les décharges à ciel ouvert, respirent les fumées toxiques et subissent les maladies.
– Au niveau du littoral, l’érosion continue de ronger les villages côtiers, les infrastructures et l’économie locale. Des projets de protection existent, mais leur sélectivité, l’absence de transparence sur les marchés publics et le manque de participation des populations locales alimentent le sentiment que tout se décide en haut, loin des premiers concernés.
Dans tous ces domaines, les financements climat, s’ils ne sont pas entourés de garde-fous sérieux, peuvent devenir un simple canal de plus pour alimenter la captation, le clientélisme et la dette sans transformation structurelle et bénéfique aux populations.
Ce que serait une vraie justice climatique au Togo
Parler de justice climatique au Togo n’a de sens que si cela change concrètement la vie des gens. Une gouvernance juste devrait se traduire par quelques principes simples :
– Transparence absolue sur les financements climat : montants reçus, projets financés, bénéficiaires, entreprises retenues, résultats obtenus.
– Participation réelle des communautés à toutes les étapes : conception, mise en œuvre, suivi, évaluation. Pas seulement des ateliers symboliques, mais un pouvoir de décision réel (via les communes, les organisations paysannes, les groupements de femmes, etc.).
– Priorité aux plus vulnérables : femmes rurales, jeunes sans terre, populations riveraines des zones à risques (forêts, zones inondables, villages côtiers) doivent être les premières bénéficiaires des projets climatiques, pas les dernières.
– Lutte contre la corruption climatique : audits indépendants, publication systématique des marchés publics liés au climat, sanctions en cas de détournement des fonds ou de fausses déclarations de résultats.
– Contrats carbone et environnementaux publics : toute concession ou projet lié aux forêts, au carbone ou aux ressources naturelles doit être publié pour éviter le bradage du patrimoine national dans le dos des citoyens.
Le rôle des médias et de la société civile
Dans ce contexte, des journaux comme *L’Alternative* ont un rôle crucial : briser le silence, documenter les contradictions entre les discours officiels et la réalité, donner la parole aux victimes de l’injustice climatique et suivre de près le chemin de chaque franc, chaque euro, chaque dollar versé « au nom du climat ».
La justice climatique ne se fera pas seulement dans les salles de conférence des COP. Elle se joue aussi et surtout dans les villages menacés par l’érosion, dans les marchés qui suffoquent sous les déchets, dans les quartiers plongés dans le noir, et dans la capacité des citoyens togolais à exiger des comptes à ceux qui gouvernent en leur nom.
Tant que la gouvernance restera opaque, centralisée et verrouillée, le Togo restera doublement victime : victime du climat, et victime de sa propre mal-gouvernance.
Ménélik K.O
Source: Lalternative.info























