Le sieur Lamgoudjow Aklesso de l'éthnie kabyè intronisé comme chef sur des terres Tem à Kpario, dans le Tchaoudjo, contrairement à la logique traditionnelle | Photo: DR / S.T.
Le sieur Lamgoudjow Aklesso de l’éthnie kabyè intronisé comme chef sur des terres Tem à Kpario, dans le Tchaoudjo, contrairement à la logique traditionnelle | Photo: DR / S.T.

La désignation d’un chef en pays Tem, qu’il s’agisse d’un chef supérieur, qui n’est plus d’actualité, d’un chef de village ou aujourd’hui chef de canton, est scrupuleusement assujettie à des règles traditionnelles, léguées par les ancêtres Tem et transmises de génération en génération, comme c’est également le cas dans plusieurs communautés au Togo. En effet, tous les prétendants ou candidats à la chefferie, bien que l’ordre de succession dans le village ou canton soit bien connu de tous, se présentent le jour du choix et animent de véritables joutes verbales; en rappelant l’histoire ancienne et récente de leur localité, liée à la chefferie. De telles cérémonies, dirigées par le doyen des chefs de canton de Tchaoudjo, peuvent également accueillir le représentant du pouvoir central, le préfet, par exemple; mais ce dernier n’a aucun rôle décisionnel jusqu’à ce que le choix ne soit porté sur l’ayant droit. Mais après la cérémonie du 26 août dernier, à l’issue de laquelle Lamgoudjow Aklesso de l’éthnie kabyè fut intronisé comme chef sur des terres Tem, contrairement à la logique traditionnelle, tout observateur remarquerait que les habitudes coutumières que nous avons décrites un peu plus haut, relatives à la désignation du premier responsable coutumier en pays Tem, n’ont pas été respectées.

Et c’est ce que le doyen, Zakari Tchagbalè, Professeur de linguistique à l’Université d’Abidjan à la retraite, avait tenu à dénoncer dans une Lettre Ouverte aux Kabiyè, il y a un peu plus de deux semaines: «…Je suis l’un des vôtres parce que certains de mes beaux-parents sont Kabiyè de Kpario, une localité qui fait l’enjeu de cette lettre. Je suis, enfin, l’un des vôtres parce que du sang Kabiyè coule dans mes veines. Ma mère est du clan Bʊgʊm, un clan Kabiyè immigré en pays Tem bien longtemps avant la colonisation. Le canton de Kpario surnommé Lamatessi, du nom d’une localité du pays Kabiyè, est un canton du pays Tem. Jusqu’à nouvel ordre, celui qui peut protéger les us et coutumes Tem de Kpario ne peut être que Tem. En matière de désignation du chef traditionnel, les Tem ont la tradition la plus ancienne au Togo, puisqu’elle date du 16e siècle alors que certaines chefferies togolaises sont nées pendant la colonisation. D’où vient que le ministère de l’Administration territoriale occupé par un frère Kabiyè cherche à imposer un Kabiyè contre de nombreux postulants légitimes Tem?»

Et pour corroborer, comme s’il en était encore besoin, le fait que la désignation du chef de canton à Kpario n’eut absolument rien à voir avec les us et coutumes en vigueur dans la région en question, et qu’il s’agissait bel et bien d’une politisation voulue par les dirigeants actuels du Togo, le conseil coutumier qui est désormais à la mode un peu partout dans le pays, contrairement aux traditions, et qui avait choisi Lamgoudjow Aklesso comme chef, était composé de quinze (15) membres, en raison de 13 Kabyè, d’un Samirè et d’un Peul. Donc pour choisir un chef sur une terre Tem, aucun Tem n’était membre au sein du fameux conseil coutumier. Alors, il ne fait pas l’ombre d’un doute que tout était prévu pour que les consignes données depuis le haut lieu, soient scrupuleusement respectées pour qu’à la fin un Kabyè soit imposé comme chef, vaille que vaille. Selon des informations à notre disposition, Faure Gnassingbé, en visite dans la région, il y a quelques années, aurait apostrophé les principaux chefs-canton Tem de Tchaoudjo en les menaçant de destitution, s’ils continuaient à insister qu’un Tem soit chef de canton à Kpario. Et c’est pourquoi les chefs Tem présents pour la désignation du chef de canton, il y a un peu plus d’une semaine, ne pouvaient qu’assister impuissants à l’injustice qui leur est faite sur les terres de leurs ancêtres. Ils auraient sans doute compris qu’il serait inutile et surtout dangereux de jouer au brave ou au héros face à un Faure Gnassingbé décidé à surfer sur la fibre ethnique pour conserver le pouvoir, peu importe les conséquences désastreuses que cela pourrait signifier pour les différentes communautés ethniques qui ont toujours vécu en paix.

Abordant dans le même sens et pointant du doigt le caractère irresponsable et surtout dangereux de l’ingérence du pouvoir politique dans les affaires traditionnelles, le compatriote Kwasigan Adjé-Woda Arnaud AGBA, avocat de son état, résidant à Toulouse, en France, avait tenu à préciser dans une publication, le 28 août 2026: «… Pour Kpario-Lamatessi, la solution ne viendra donc ni de la surenchère identitaire ni de la recherche d’un ennemi ethnique. Elle viendra de l’histoire, de l’établissement rigoureux des faits et de l’écoute des différentes traditions. Et, enfin, le principe simple qu’il faut retenir et graver dans le marbre est que la politique ne doit pas réécrire la coutume pour satisfaire les nécessités du pouvoir du moment. Mais puisque c’est précisément la politique qui a pénétré la coutume, l’a instrumentalisée et a contribué à dérégler les équilibres anciens, la sortie de crise est nécessairement politique. Non pas parce qu’il appartiendrait au pouvoir politique de décider de la coutume, mais précisément parce qu’il lui appartient de cesser de prétendre en décider…»

Pour terminer, voici quelques phrases tirées de la publication du Professeur Zakari Tchagbalè qui méritent d’être méditées: «…Sœurs et frères Kabiyè, vous avez, vous aussi, des us et coutumes que vous protégez jalousement et vous avez raison. Le Gouvernement trouve cela légitime qu’il vous soutient chaque année dans l’organisation de la lutte des Evala. Pourquoi le Ministre de l’Administration territoriale trouve-t-il que les Tem n’ont pas le droit de protéger, eux aussi, leurs us et coutumes par eux-mêmes?»

Samari Tchadjobo
Allemagne

Samari Tchadjobo
Samari Tchadjobo | Photo: S.T