300 camions de faux-teck en attente au port
Des contenaires de bois illegeaux du parc national de fazao-malfakassa retenus au Port autonome de Lome | Photo illustration : RT
Des contenaires de bois illegeaux du parc national de fazao-malfakassa retenus au Port autonome de Lome | Photo illustration : RT

Le pterocarpuserinaceus encore appelé faux-teck est une espèce de bois très prisée et très connue par les populations au Togo. Il sert pour la fabrication d’une excellente qualité des meilleurs charbons de bois et de mortiers, il est aussi utilisé dans la médecine traditionnelle, et aussi le fourrage. « Son exploitation pour le bois d’œuvre n’était pas connue et jusqu’en 2003, seulement quelques rares menuisiers s’y intéressaient. Et seulement quelques mètres cubes étaient exportés vers la Chine. Actuellement ce sont des quantités énormes qui sont envoyées en Chine », nous confie le professeur Kouami Kokou, spécialiste des questions de forêts à l’Université de Lomé. Il vient d’ailleurs de diriger une thèse d’un doctorant soutenue le 22 février dernier par Kossi Ségla, sur le trafic de ce bois au Togo.

Les recherches du doctorant nous apprennent que l’exportation de ce bois qui pousse de façon sauvage au Togo concurrence celle du teck traditionnel qui, lui, est planté. Depuis quelques années, le Togo exporte environ 41 480 tonnes de bois et l’exportation du faux-teck représente jusqu’à 46% de ses transactions.

« Ils ont tout coupé dans le domaine rural, aujourd’hui vous ne trouverez pas un seul pied de ce bois en milieu rural et les exploitants s’acharnent sur les aires protégées », révèle le professeur Kokou qui dit avoir vu des stocks de ce bois à la sortie des aires protégées de Togodo et Amou Mono. Il accuse, lui aussi, les agents du ministère de l’Environnement de corruption et de complicité avec les trafiquants.

On apprend par ailleurs que le trafic de ce bois, dont l’exploitation est interdite au Togo, a pris des proportions tellement inquiétantes que la Présidence de la République aurait initié une enquête grandeur nature autour du phénomène, en dehors du ministère dont les fonctionnaires sont jugés trop « mouillés ». En conséquence, de décembre à ce jour, environ 300 conteneurs de 10 m3 chacun pouvant contenir en moyenne 150 billes de bois sont saisis et gardés au Port autonome de Lomé. Et l’on soupçonne que tous ces conteneurs viennent du Parc National Fazao-Malfakassa. Il existe pourtant au moins une dizaine de postes de contrôle de forestiers, entre le Parc National Fazao-Malfakassa et Lomé. Mais des trafiquants ont pris l’habitude de les dépasser jusqu’au port autonome de Lomé sans être interpellés.

Aveux de corruption et d’impuissance autour du Parc National Fazao-Malfakassa

Le nouveau conservateur du Parc National Fazao-Malfakassa, le Lieutenant Komi Gbémou, nommé par le ministère en charge de l’Environnement, André Johnson, et qui a pris fonction depuis juillet de l’année dernière a pu suivre directement ou indirectement toutes ces affaires. A la place de plus de la centaine d’agents employés par la Fondation, l’Etat n’a envoyé qu’un seul agent permanent (le conservateur) pour superviser 192.000 hectares protégés. Celui-ci a été souvent « appuyé » pendant plusieurs mois par une mission envoyée directement de Lomé constituée d’une vingtaine de forestiers pour l’aider à la supervision du parc. Et pourtant… il confirme bel et bien le massacre et n’épargne pas ses collègues, voire ses supérieurs hiérarchiques. « Je ne comprends pas que les agents qui sont recrutés et qui ont prêté serment pour défendre des êtres qui ne parlent pas s’organisent pour aller les détruire », nous lâche-t-il. Il compare même certains de ses collègues et leurs réseaux de trafiquants de bois à un « cartel de drogue ».

Selon les investigations, il s’est constitué au sein du ministère de l’Environnement et des Ressources forestières, une véritable mafia. Plusieurs témoignages démontrent clairement que depuis le cabinet du ministère André Johnson jusqu’aux directions régionales et préfectorales, la corruption a gagné une bonne partie du personnel, y compris plusieurs hauts cadres. Ceux-ci attendent des agents moyens et autres subalternes déployés sur le terrain d’être « productifs », c’est-à-dire de leur rapporter assez d’argent.

En général, les trafiquants finissent souvent par être libérés suite à des coups de fils consécutifs à des dessous de table. Il s’est développé une pratique malsaine et surréaliste qui consiste à laisser des trafiquants couper illégalement les bois et venir eux-mêmes se présenter aux agents et services du ministère pour avouer leur forfait. Ils proposent ensuite aux agents de saisir les produits pour les leur revendre dans le cadre d’une vente aux enchères que les mêmes trafiquants gagnent en aval. C’était le cas en octobre dernier dont nous avons pu nous procurer un document-preuve. Le même exploitant à l’origine des coupes illégales s’est vu revendre les produits qui sont censés lui avoir été saisis.

La pratique semble très courante dans le pays. Et, il nous revient que souvent, les agents du ministère ne se déplacent pas sur le terrain pour constater les forfaits (et vérifier la quantité de bois effectivement coupée), ou s’ils le font, c’est pour aider à dissimuler davantage les produits, à demander leur part, ou à couvrir les forfaits. « Certains agents vont jusqu’à dire que si tu fais 2 chargements de camions, tu fais un pour moi aussi », nous rapporte une source au sein du ministère. C’est ainsi que le trafiquant peut avoir coupé des centaines de bois, mais ne déclarer que quelques unités et finalement ne payer que pour ces quelques unités. En définitive, il se fait délivrer un document officiel qui lui permet de faire sortir autant de produits qu’il veut, en complicité avec les agents du ministère.

Il nous est revenu que 1500 bois, pouvant remplir plus d’une dizaine de conteneurs, coupés illégalement et saisis ont disparu miraculeusement en mai dernier dans un autre parc de la Région centrale et nommé Adboulaye, vers Tchamba. La saisie a été confirmée par plusieurs agents de la direction régionale de l’Environnement. Puis plus rien. Le corps du délit s’est volatilisé. Clandestinement ? Non. Le Lieutenant Gbémou estime que c’est faire insulte aux agents de l’environnement que de parler d’activités clandestines des trafiquants. « Quelqu’un peut rentrer dans un parc et aller couper des bois à mon insu, mais réussir à aller faire rentrer un camion et aller chercher les produits ne peut se faire que par complicité », concède-t-il.

Il se rappelle encore un cas dans l’Adélé, quand il était encore en poste à Lomé : « Avec le réseau d’informations que nous avons, j’avais eu un signal qu’il y avait des coupes de bois illégales, j’ai alerté des chefs à Lomé; mais comme toute réponse, on m’a dit:  » on va voir ça après », alors que les coupes se poursuivaient. J’ai dû passer par d’autres réseaux pour publier l’alerte. C’est en ce moment que les collègues forestiers de la zone se sont décidés à aller, et après, on entend dire qu’ils ont saisi 1500 madriers », nous raconte le paramilitaire. Toutes choses qui montrent que les pratiques illégales en matière de foresterie sont loin d’être clandestines. Mais elles prospèrent avec la complicité presque ouverte des officiels.

Le deal semble être juteux et a le vent en poupe. « Il y a quelque chose qu’on doit corriger au niveau du ministère. La lettre de mission du ministre doit être redéfinie. Actuellement c’est comme si on ne nous oblige pas au résultat », suggère-t-il, déplorant comment un système qui est supposé protéger les produits forestiers se mue en une véritable mafia pour détruire ces derniers, avant d’enfoncer le clou :« On doit revoir le système de gestion du personnel de notre ministère. On ne déploie pas les gens selon le mérite. Et parfois, ce sont les exploitants qui décident de ton sort, toi en tant qu’agent de l’Etat, avec la complicité de tes supérieurs ». La vingtaine d’agents que Lomé lui a envoyés en appui pendant plusieurs mois « n’a pas produit de résultat ». Et il confie l’avoir dit dans un rapport qui, selon lui, a été censuré.

Aujourd’hui, le conservateur du parc se contente d’une quarantaine de volontaires qui avaient déjà travaillé avec la FFW. A ceux qui gagnaient environ 60.000 francs, il leur a proposé 25.000 francs avec pour promesse que s’ils se distinguent par leur travail, ils pourraient intégrer le corps des forestiers un jour. Même des 25.000 promis, il n’a pu, depuis janvier, verser que 15.000 francs à ces volontaires qui assurent aujourd’hui la patrouille dans le parc. Il est particulièrement préoccupé, mais se dit confronté à un manque cruel de moyens. Sans véhicule, ni moyens financiers. « Nous demandons des choses qu’on n’a pas. Même simples menottes que l’on vend à 9.000 francs, on n’en a pas. Et lorsqu’on arrête des braconniers, c’est avec la corde qu’on les attache pour les conduire; et cela n’est pas bien au regard des droits de l’Homme », se plaint le paramilitaire.

Même partie du Togo, la Fondation reste préoccupée par la situation du Parc National Fazao-Malfakassa derrière elle.

« On peut ici soulever un autre problème qui semble s’installer dans le nouveau mode de gestion et de surveillance du parc, instauré par les autorités de la Direction Régionale de l’Environnement et des Ressources Forestières de la Région Centrale (DRERF-C) : cette dernière a fait appel au «volontariat » des anciens éco-gardes de la FFW pour venir travailler pour la surveillance du parc, mais leur manque cruel de moyens (budget, véhicules) les empêchant de rémunérer suffisamment les forestiers, a peu à peu amené ces derniers à devenir eux-mêmes exploitants, braconniers, ou à couvrir des actes illégaux dans le PNFM, moyennant un retour financier. Cette situation, où une majeure partie du parc n’est plus surveillée et où l’on voit les personnes censées protéger le parc participer à sa destruction, est très préoccupante », s’alarme Sourakatou Ouro-Bangna, l’ancien gestionnaire.